
Que devient la fonction du journaliste lorsque la machine se met, elle aussi, à produire de l’information ? C’est cette interrogation, appliquée à l’un des secteurs les plus vitaux du continent, que des professionnels des médias venus de toute la sous-région tentent de résoudre à Lomé, ces 26 et 27 août, lors d’un atelier régional placé sous le thème « L’information agricole à l’ère de l’intelligence artificielle ».
Un secteur sous tension, une information à réinventer
L’enjeu dépasse largement le seul exercice de style journalistique. En ouvrant les travaux au nom de la ministre de la communication du Togo, André Afanou, Conseiller en communication au ministère a d’emblée resitué la rencontre dans un contexte alarmant : selon les estimations des Nations unies, environ 307 millions de personnes étaient sous-alimentées sur le continent africain en 2024, soit plus d’un habitant sur cinq.
Changement climatique, pression sur les ressources naturelles, pertes post-récolte, fragilités logistiques : les causes de cette insécurité alimentaire sont multiples, et c’est précisément dans ce contexte que l’intelligence artificielle est invitée à démontrer son utilité — non comme finalité en soi, mais comme instrument au service d’un secteur en difficulté.

L’IA, outil et non oracle
Le représentant du ministère de la communication s’est toutefois employé à désamorcer toute tentation d’enthousiasme technologique naïf. Si l’intelligence artificielle peut faciliter l’accès des producteurs à l’information, contribuer à la détection précoce des maladies des cultures ou encore optimiser l’usage de l’eau et des intrants, elle ne saurait pour autant se substituer ni à l’agriculteur ni au journaliste.
Cette mise en garde s’accompagne d’une exigence déontologique clairement formulée : une information produite ou assistée par une intelligence artificielle n’est pas fiable par nature. Elle le devient, ou non, selon la rigueur de la vérification, de la confrontation des sources et de la contextualisation appliquées par le professionnel qui la traite — une discipline dont les conséquences, dans le domaine agricole, engagent directement les moyens de subsistance des producteurs et les choix des décideurs publics.
Une montée en compétences sans dérive technicienne
André Afanou a formulé, à cet égard, une nuance qui mérite d’être retenue : les journalistes présents à Lomé ne sont pas appelés à devenir des ingénieurs en intelligence artificielle, mais à acquérir une familiarité suffisante avec ces outils pour interroger, à bon escient, leurs concepteurs, leurs utilisateurs et les populations qui en bénéficient — ou qui risquent d’en subir les effets pervers. Une posture d’intermédiaire critique, plutôt que d’expert technique, qui définit les contours d’un journalisme agricole appelé à évoluer sans se dénaturer.

La fin du journaliste simple relais
C’est cette même mutation qu’a défendue, avec plus de netteté encore, le président du Réseau des Journalistes pour la Promotion des Systèmes Agro-Sylvo-Pastoraux et Halieutiques en Afrique de l’Ouest et au Sahel (ReJPAH-AOS), Gilles Podjoley, à l’initiative de cette rencontre organisée avec l’appui de la Fédération Internationale des Journalistes Agricoles (IFAJ).
Pour lui, l’époque où le journaliste agricole se contentait de relayer l’actualité du secteur appartient au passé. Le professionnel des médias doit désormais endosser des rôles multiples : médiateur du savoir, vulgarisateur scientifique, éclaireur des politiques publiques, promoteur de l’innovation, veilleur de la sécurité alimentaire et acteur du développement à part entière.
Rapprocher des mondes qui s’ignorent trop souvent
Cette ambition dépasse la seule couverture médiatique des activités agricoles. Le réseau entend jouer un rôle de passerelle entre des univers qui communiquent mal entre eux : chercheurs et producteurs, innovations technologiques et exploitations familiales, politiques publiques et citoyens, marchés et producteurs, opportunités économiques et investisseurs. Une fonction de médiation qui érige le journalisme agricole en maillon stratégique de la souveraineté alimentaire, bien au-delà de son rôle traditionnel d’information.

Une stratégie structurée en cinq axes
Le ReJPAH-AOS a précisé les contours de son projet, articulé autour de cinq priorités : le renforcement des compétences des journalistes spécialisés, la promotion d’une information agricole fiable et accessible, l’accompagnement des politiques de souveraineté alimentaire, la valorisation des innovations africaines et des savoirs endogènes, et le développement de la coopération entre médias, chercheurs, producteurs et décideurs.
Le réseau ambitionne, dans le prolongement de cette dynamique, de construire un espace médiatique régional consacré à l’agriculture, aux ressources animales, à la pêche, à l’aquaculture, à la nutrition, au changement climatique et au commerce agricole.
Une feuille de route pour prolonger l’atelier
Au terme des deux journées de travail, les participants devaient élaborer une feuille de route régionale destinée à orienter, dans chacun des pays de la sous-région, la mise en œuvre concrète de ces orientations. Le réseau entend par ailleurs consolider ses partenariats avec les gouvernements, les institutions régionales, les universités, les centres de recherche, les organisations paysannes, les chambres d’agriculture, le secteur privé et les partenaires techniques et financiers — condition jugée indispensable à la pérennité d’une ambition qui dépasse largement le cadre d’un simple atelier.
Une presse agricole appelée à se réinventer sans se perdre
En clôturant son intervention, Gilles Podjoley a résumé l’enjeu de cette rencontre en une formule sans ambiguïté : promouvoir une presse agricole rigoureuse, indépendante, responsable et résolument tournée vers les solutions. Un cap qui, à l’heure où l’intelligence artificielle bouscule aussi bien les pratiques agricoles que journalistiques, invite les professionnels des médias ouest-africains à transformer leur plume, leur micro et leur caméra en véritables instruments de transmission du savoir — sans jamais renoncer à l’exigence critique qui fonde leur métier. Fin
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