Justice transitionnelle : Dr Wiyao Evalo exhume le soldat Dadjo, le président que le Togo avait oublié

Il est des présidences que l’histoire retient à peine, tant leur brièveté les condamne à l’ombre des règnes plus longs. Celle du colonel Kléber Dadjo, à la tête de l’État togolais durant trois mois en 1967, entre janvier et avril, appartient à cette catégorie. C’est précisément cet oubli relatif que l’historien et journaliste et premier Rapporteur du Haut-Commissariat à la Réconciliation et au Renforcement de l’Unité Nationale (HCRRUN),  Dr Wiyao Evalo entend combler, à travers un ouvrage scientifique titré « Le soldat Kléber Dadjo, premier officier de l’armée et président de la République (1933-1967) ». Consacré à cette figure charnière de l’histoire politique togolaise, cet ouvrage a paru ce jeudi 6 août aux Editions « presses de l’Université de Lomé », et s’inscrit dans la dynamique d’un hommage national en préparation.

Dr Evalo Wiyao

Un chercheur au carrefour de l’histoire et de l’institution

Enseignant-chercheur et journaliste, titulaire d’un doctorat en histoire politique et relations internationales, Wiyao Evalo occupe depuis le 24 décembre 2014 la fonction de Premier Rapporteur du Haut-Commissariat à la Réconciliation et au Renforcement de l’Unité Nationale (HCRRUN).

Avant de rejoindre cette institution, il a exercé pendant quinze ans comme attaché de cabinet chargé de la presse à la Présidence de la République — une double expérience, institutionnelle et journalistique, qui infuse manifestement sa démarche de recherche, mêlant rigueur des sources et souci de transmission au grand public.

Auteur de plusieurs ouvrages et articles portant sur l’histoire contemporaine de l’Afrique et du Togo, il s’est fait une spécialité de la problématique de la réconciliation et de l’unité des peuples dans les États modernes — un fil directeur qui trouve, avec cet hommage à Kléber Dadjo, une nouvelle et significative illustration.

Le chercheur le confirme lui-même : ce travail s’inscrit dans le cadre global de la mission du HCRRUN, tout en relevant pleinement d’une démarche scientifique. Il précise s’insérer dans la dynamique des hommages actuellement préparés en l’honneur du colonel, qui fut président de la République togolaise du 13 janvier au 13 avril 1967.

Une figure de transition, entre deux ères de l’histoire togolaise

Le choix du sujet n’a rien d’anodin. Officier de carrière formé dans les rangs de l’armée française — où il servit notamment durant la Seconde Guerre mondiale avant de rejoindre les campagnes d’Indochine et d’Algérie —, Kléber Dadjo devient, après l’indépendance togolaise, l’un des officiers les plus expérimentés et les plus gradés du pays.

C’est à ce titre qu’il est porté, à la suite du coup d’État militaire du 13 janvier 1967 qui renverse le président Nicolas Grunitzky, à la présidence du Comité national de réconciliation, puis à la tête provisoire de l’État togolais. Trois mois plus tard, il cède le pouvoir au lieutenant-colonel Étienne Eyadéma, qui dirigera le pays pendant près de trente-huit ans.

Cette brièveté même confère à la présidence de Kléber Dadjo un statut singulier dans le récit national : celui d’une transition, d’un sas entre deux époques, trop souvent réduite dans les mémoires collectives à une simple parenthèse entre deux figures plus marquantes.

C’est précisément ce texte fugace de l’histoire togolaise que Wiyao Evalo s’attache à restituer dans toute sa complexité, en le replaçant dans le contexte politique particulièrement délicat de l’année 1967.

Une enquête rendue possible par un accès inédit aux archives

La reconstitution historique d’un tel épisode ne va pas sans difficultés méthodologiques, l’historien insistant sur l’un des défis premiers de son travail : la collecte des sources primaires.

Il révèle à cet égard un appui institutionnel déterminant, remerciant le Président du Conseil, chef suprême des armées, d’avoir accédé à la demande du groupe de chercheurs et donné instruction à l’État-major général des Forces armées togolaises d’ouvrir l’accès au dossier du président Kléber Dadjo — une autorisation qui a permis de consulter des archives militaires jusque-là difficilement accessibles.

Ce même soutien lui a également permis d’effectuer un voyage d’études et de recherches en France, où il a pu consulter les archives historiques militaires françaises, complétant ainsi le corpus documentaire disponible sur la carrière du colonel.

À ces sources archivistiques s’ajoute un travail de collecte plus artisanal, mené auprès de confrères journalistes, qui lui ont permis d’accéder à des interviews données par Kléber Dadjo sur les médias d’État au début des années 1970, ainsi qu’auprès de la direction de Radio Kara, dépositaire des enregistrements sonores correspondants — un ensemble de sources écrites et orales qui donne à cet hommage une assise documentaire rare pour une figure aussi peu documentée jusqu’ici.

Un double objectif, scientifique et mémoriel

Pour Wiyao Evalo, cet ouvrage répond à une double vocation. La première est résolument académique : mettre à la disposition du monde universitaire un ouvrage scientifique de référence, susceptible d’être à l’avenir intégré aux programmes d’enseignement de l’histoire togolaise, comme un authentique outil pédagogique.

La seconde est mémorielle : mieux faire connaître la figure de ce colonel devenu chef de l’État à un moment particulièrement difficile de l’évolution du pays, dans un contexte politique que l’historien qualifie lui-même de délicat.

L’auteur tient enfin à saluer le cadre institutionnel qui a rendu ce travail possible, remerciant la présidente du HCRRUN, Madame Awa Nana Daboya, sous l’égide de laquelle cette recherche a été conduite — rappelant ainsi que cet hommage individuel à Kléber Dadjo s’inscrit dans une entreprise plus large de réconciliation avec l’histoire nationale togolaise, dans toute sa diversité de figures et d’épisodes.

Un hommage national en préparation

Cette publication constitue le prélude d’un hommage plus large, dont les contours restent, à ce stade, en cours de définition. Wiyao Evalo confirme que des activités seront prochainement organisées dans le village natal du colonel, dans le cadre d’un hommage national dont le programme détaillé sera rendu public une fois finalisé et validé par les autorités compétentes.

Interrogé sur la prochaine figure historique à laquelle il pourrait consacrer ses recherches, l’historien reste, pour l’heure, sans réponse arrêtée — laissant deviner qu’après Kléber Dadjo, d’autres pans oubliés de l’histoire togolaise pourraient bien, à leur tour, retrouver leur place dans la mémoire nationale. Fin

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