CEDEAO : écouter pour mieux soigner

Il existe, dans tout système de santé, une catégorie de défaillances que ni les protocoles cliniques ni les inspections officielles ne parviennent jamais tout à fait à saisir : celles que seul le patient, dans sa propre expérience du soin, peut révéler. C’est cette conviction qui a présidé, jeudi 20 août 2026 à Lomé, au lancement des projets de construction de centres d’écoute destinés aux patients dans trois États pionniers de la CEDEAO — le Bénin, la Gambie et le Togo.

Un constat statistique qui ne laisse guère de place au doute

Le chiffre, avancé par la vice-présidente de la Commission de la CEDEAO, Damtien Tchintchibidja, en s’appuyant sur une étude de l’Organisation mondiale de la santé publiée en 2023, a de quoi frapper les esprits : dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, un patient sur dix subit un préjudice au cours de sa prise en charge, et jusqu’à quatre sur cent en décèdent. Plus troublant encore, plus de la moitié de ces préjudices seraient évitables. C’est très précisément ce gisement de défaillances évitables que la CEDEAO entend désormais combler, non plus seulement en élargissant l’accès aux soins, mais en s’attaquant frontalement à leur qualité et à leur sécurité.

La plainte, révélateur des angles morts du système

Pour Mme Tchintchibidja, la voix du patient constitue, dans cette bataille, un levier irremplaçable. Les plaintes des usagers, a-t-elle souligné, révèlent souvent des dysfonctionnements que les dispositifs internes de surveillance ne parviennent pas toujours à détecter par eux-mêmes ; leur analyse systématique permet aux établissements sanitaires d’identifier les risques latents, d’apprendre de leurs propres défaillances et d’agir avant que celles-ci ne se répètent. Une logique qui inverse, en creux, une hiérarchie longtemps établie dans les systèmes de santé : celle où l’expertise clinique prévalait presque systématiquement sur l’expérience vécue par le patient.

Concrètement, ces centres — d’une valeur cumulée de 8,5 milliards de francs CFA — offriront aux patients et aux usagers un canal structuré d’expression et de recours. Loin d’un simple guichet de doléances, ils sont conçus, selon la vice-présidente de la Commission, comme un véritable mécanisme de reddition des comptes, destiné à replacer le citoyen au centre du dispositif de soins et à renforcer durablement la qualité des services offerts aux populations de l’espace communautaire.

Une exigence éthique plus qu’un simple choix technique

Le Directeur général de l’Organisation Ouest-Africaine de la Santé (OOAS), Dr Melchior Athanase J. C. Aïssi, a pour sa part choisi d’insister sur la dimension éthique de la démarche, rappelant que plusieurs dizaines de millions d’événements indésirables surviennent chaque année dans les systèmes de santé de la région. Pour lui, améliorer la qualité et la sécurité des soins ne relève pas d’une option technique parmi d’autres, mais d’une véritable responsabilité de santé publique. Ces centres, a-t-il précisé, ne se limiteront pas à recueillir des doléances : ils se veulent des espaces de dignité, où la parole du patient est accueillie avec sérieux et transformée en actions concrètes.

Trois pionniers pour une couverture régionale programmée

Le choix du Bénin, de la Gambie et du Togo comme pays pilotes n’a rien d’arbitraire. Selon le Directeur général de l’OOAS, ces trois nations inaugurent un déploiement progressif conçu pour s’étendre sur trois années, à raison de trois nouveaux pays éligibles chaque année, jusqu’à couvrir l’ensemble de l’espace CEDEAO — le Nigeria devant, à lui seul, accueillir six centres compte tenu de sa démographie. Une montée en puissance méthodique, plutôt qu’un déploiement précipité, qui laisse entrevoir une volonté d’ancrer solidement le dispositif avant toute généralisation.

Cette prudence méthodologique trouve d’ailleurs une illustration concrète dans le calendrier même du projet : une rencontre de cadrage tenue à Abidjan en septembre 2025 avait déjà permis aux ordres des médecins des trois pays pilotes d’affiner leurs projets respectifs. La rencontre de Lomé poursuivait ainsi un double objectif, à la fois symbolique et technique — au lancement officiel s’est ajoutée une session de travail destinée à finaliser les modalités de mise en œuvre, actualiser les versions nationales des projets et arrêter le chronogramme global d’exécution.

Le Togo, entre fierté et responsabilité assumée

Représentant le ministre togolais de la Santé, de l’Hygiène publique, de la Couverture sanitaire universelle et des Assurances, Dr Josée Apetsianyi a resitué cette initiative dans la trajectoire nationale vers la couverture sanitaire universelle, estimant que celle-ci ne saurait être pleinement réalisée si les citoyens accèdent aux structures de soins sans bénéficier d’une information suffisante, d’un accueil respectueux et d’une possibilité réelle de faire entendre leurs préoccupations.

Elle a par ailleurs assumé la responsabilité particulière qu’implique ce statut de pays pilote, appelant le Togo, aux côtés du Bénin et de la Gambie, à démontrer que ces centres peuvent devenir des mécanismes efficaces de dialogue, de médiation, d’orientation et d’amélioration continue — tout en construisant des modèles suffisamment ancrés dans les réalités nationales pour, à terme, nourrir une dynamique véritablement régionale.

Une expérimentation dont l’Afrique de l’Ouest observera les résultats

Au-delà de la cérémonie de lancement, c’est bien la solidité du modèle expérimenté par ces trois pays pionniers qui déterminera, dans les années à venir, la crédibilité de cette ambition régionale. Transformer une plainte en apprentissage collectif, une doléance individuelle en amélioration systémique : c’est ce pari, aussi simple dans son principe que complexe dans sa mise en œuvre, que le Bénin, la Gambie et le Togo s’apprêtent désormais à mettre à l’épreuve du terrain. Fin

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