17 942 morsures en 6 ans : le Togo hausse le ton

Chaque année, entre 2 500 et 4 000 Togolais sont victimes d’une morsure de serpent. À l’occasion de la Journée internationale de sensibilisation aux morsures de serpents, célébrée chaque 19 septembre, le ministère de la Santé, de l’Hygiène publique, de la Couverture sanitaire universelle et des Assurances a réuni experts, professionnels de santé et médias à Lomé ce mercredi 23 septembre, pour tirer la sonnette d’alarme sur ce que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qualifie de maladie tropicale négligée — mais dont les conséquences, elles, sont loin d’être anodines.

Une maladie de la pauvreté, longtemps ignorée

Il aura fallu attendre 2017 pour que l’OMS inscrive officiellement les envenimations par morsures de serpents sur la liste des maladies tropicales négligées, à la suite d’une déclaration de l’Assemblée mondiale de la santé tenue à Genève. Un retard révélateur : ce fléau, qui touche en priorité les pays tropicaux et subtropicaux, reste aujourd’hui encore trop souvent perçu comme une fatalité, voire une punition, plutôt que comme ce qu’il est réellement — un problème de santé publique documenté, mesurable, et en grande partie évitable.

Les chiffres mondiaux donnent la mesure du drame. Selon l’OMS, une personne meurt d’une morsure de serpent toutes les quatre à six minutes dans le monde, et plus d’un tiers des victimes ont moins de vingt ans. Chaque année, entre 1,8 et 2,7 millions de cas sont recensés à l’échelle planétaire, entraînant entre 81 000 et 137 000 décès. Les travailleurs agricoles et les enfants comptent parmi les plus exposés. Et la crise ne se limite pas à la mortalité : l’Afrique subsaharienne n’a accès qu’à moins de 3 % de ses besoins annuels en antivenins, une pénurie chronique qui aggrave chaque année le bilan humain de ces accidents.

Le Togo, en première ligne

Sur le territoire togolais, la réalité épidémiologique confirme l’ampleur du défi. Le pays enregistre officiellement entre 2 500 et 4 000 cas de morsures de serpents chaque année, avec un taux de létalité oscillant entre 1 et 2 %. Selon le rapport de performance du Programme national de lutte contre les maladies tropicales négligées (PNMTN), 3 357 cas ont été recensés en 2024, contre 3 043 en 2025, pour une létalité d’environ 1,20 %.

Sur la période plus longue allant de janvier 2020 à décembre 2025, ce sont 17 942 cas qui ont été enregistrés à l’échelle nationale, dont 15 265 guérisons — soit un taux de guérison de 85,07 % — et 268 décès, portant le taux de létalité global à 1,5 %. Plus de 27 000 ampoules de sérum antivenimeux (SAV) ont été utilisées sur cette période, à raison d’une moyenne de 1,5 flacon par patient traité.

L’analyse par tranche d’âge et par sexe révèle une exposition très inégale : les hommes de plus de 15 ans concentrent près de la moitié des cas (47,53 %), suivis par les femmes de plus de 15 ans (27,89 %). Les moins de 15 ans, garçons et filles confondus, représentent près d’un quart des victimes (24,58 %, soit 4 411 cas), un chiffre qui rappelle que les enfants, souvent mobilisés dans les travaux champêtres, ne sont pas épargnés. Dix districts répartis dans les régions de la Kara, Centrale et des Plateaux concentrent à eux seuls plus de 500 cas chacun sur la période étudiée — une géographie du risque qui coïncide sans surprise avec les zones les plus agricoles du pays.

Signe encourageant néanmoins : le nombre de décès annuels s’est significativement amélioré, passant de 61 en 2020 à 30 en 2024, avant une légère remontée à 36 en 2025. Une tendance que les autorités sanitaires attribuent directement aux efforts engagés ces dernières années.

Des séquelles qui dépassent largement la morsure elle-même

Au-delà du risque vital immédiat, les envenimations par morsures de serpents laissent des traces profondes et parfois irréversibles chez les survivants. Les toxines contenues dans le venin peuvent provoquer des dommages oculaires pouvant conduire à la cécité — notamment en cas de projection de venin par les cobras cracheurs —, des atteintes neurologiques allant jusqu’à la paralysie des muscles respiratoires, des lésions cardiaques, hépatiques et rénales, ainsi que des troubles graves de la coagulation sanguine pouvant se traduire par des hémorragies généralisées.

Les femmes enceintes ne sont pas épargnées : la mère et le fœtus peuvent souffrir de saignements et de dysfonctionnements placentaires liés aux effets directs des toxines. Localement, les tissus touchés peuvent développer un gonflement, un œdème, voire une nécrose, avec un risque d’amputation dans les cas les plus sévères.

En 2026, l’OMS insiste particulièrement sur les séquelles à long terme de ces envenimations : incapacités physiques durables (amputations, infections chroniques, douleurs persistantes, mobilité réduite), séquelles neurologiques (paralysies permanentes, troubles cognitifs) et conséquences psychologiques marquées, notamment un stress post-traumatique, des états dépressifs et une anxiété sévère liés au traumatisme vécu.

Le garrot, la pierre noire, l’incision : des réflexes qui tuent

C’est sans doute le message le plus important que les autorités sanitaires togolaises cherchent à faire passer : la plupart des gestes traditionnellement associés aux premiers secours en cas de morsure de serpent sont non seulement inefficaces, mais activement dangereux.

Interrogé sur ce point, le Dr Gnossikè Piham, coordonnateur du Programme national de lutte contre les maladies tropicales négligées, a été catégorique concernant la pose d’un garrot, longtemps considérée comme un réflexe salvateur. « On pose un garrot pour ralentir la progression du venin vers le cœur ou le cerveau. Or, les artères qui font circuler le sang vers ces organes sont généralement plus profondes que les veines qui ramènent le sang. Quand on bloque la circulation, on a l’impression d’empêcher le venin de progresser, mais en réalité, on empêche surtout la vascularisation du membre », a-t-il expliqué, précisant que cette privation d’irrigation sanguine peut conduire à une nécrose des tissus, et dans les cas les plus graves, à une amputation.

Le Dr Bawè Lidaw, médecin infectiologue au Centre hospitalier universitaire Sylvanus Olympio, a complété cette mise en garde en soulignant un piège psychologique tout aussi redoutable : « Dans la pratique communautaire, une fois le garrot posé, on a tendance à se relâcher, voire à dormir, et pendant ce temps, le venin reste emprisonné à l’endroit de la morsure. » Un faux sentiment de sécurité qui retarde précieusement l’accès aux soins — alors même que le temps constitue, selon les experts, le facteur le plus déterminant du pronostic.

Le verdict est tout aussi tranché s’agissant de l’incision de la plaie, une pratique encore répandue dans certaines communautés. Selon le Dr Piham, 80 % des serpents rencontrés au Togo appartiennent à la famille des vipéridés, dont les venins provoquent des troubles de la coagulation. Inciser la plaie revient alors à aggraver une hémorragie déjà en cours, pouvant conduire la victime à une perte de sang mortelle.

Quant à la pierre noire, remède traditionnel encore largement diffusé, son inefficacité a été démontrée de manière formelle par plusieurs études scientifiques. Selon les explications données lors de la conférence, cette pierre reste simplement collée à la peau grâce au sang présent sur la plaie, avant de se détacher d’elle-même une fois le saignement tari — sans avoir eu la moindre action sur le venin.

Le seul traitement qui fait ses preuves : l’antivenin

Face à ces pratiques dangereuses, les autorités sanitaires sont unanimes : seul le sérum antivenimeux (SAV), administré en formation sanitaire, constitue un traitement efficace et scientifiquement validé contre les envenimations. Le Dr Piham a précisé que l’antivenin utilisé au Togo est un produit polyvalent, rassemblant dans une même formulation des immunoglobulines actives contre plusieurs types de venins — un choix pragmatique, le processus de fabrication d’un antivenin strictement spécifique à chaque espèce étant particulièrement long et coûteux, puisqu’il repose sur l’immunisation de chevaux dont le sang est ensuite prélevé, purifié et filtré avant injection humaine.

Un guide national de prise en charge, désormais disponible, précise avec un algorithme clair le nombre d’ampoules à administrer selon les signes cliniques présentés par la victime. En cas de signes neurologiques — paralysies, chute des paupières — quatre ampoules doivent être administrées d’emblée, chacune coûtant 15 000 francs CFA grâce à la subvention de l’État, contre un coût réel de 45 000 francs CFA hors subvention. Un montant qui, cumulé aux autres soins nécessaires, reste un obstacle financier de taille pour de nombreuses familles togolaises, et qui explique en partie les ruptures récurrentes de stocks constatées sur le terrain — les laboratoires pharmaceutiques exigeant des précommandes importantes, difficiles à honorer pour un pays aux capacités budgétaires limitées.

Des avancées concrètes, mais des défis persistants

Entre 2024 et 2025, plusieurs actions ont été engagées par le gouvernement togolais et ses partenaires : élaboration et diffusion d’un guide de prise en charge des envenimations, formation de 108 formateurs au sein des équipes cadres de district, reprographie de 1 500 guides et 1 000 affiches, diffusion d’émissions radiophoniques de sensibilisation dans les districts sanitaires, et lancement d’un essai clinique sur les antivenins, mené par l’Institut de médecine tropicale de la Liverpool School of Tropical Medicine au CHU Kara, au CHR Sokodé et au CHP Kanté.

La gestion des sérums antivenimeux est assurée par la Centrale d’achat des médicaments essentiels génériques (CAMEG), qui approvisionne les formations sanitaires en lien avec certaines pharmacies privées. Mais malgré ces efforts, les ruptures de stock persistent, tout comme les défis liés à la formation des professionnels de santé — en particulier dans les centres de santé périphériques —, à l’accessibilité géographique et financière des antivenins, et à la sensibilisation des populations rurales encore trop souvent tentées par un premier recours à la médecine traditionnelle.

Un point sur lequel le Dr Bawè Lidaw a tenu à nuancer, sans pour autant remettre en cause l’urgence d’orienter les patients vers les structures sanitaires : « Les plantes traditionnelles peuvent avoir un effet lorsque les réactions restent purement locales. Mais dès que le venin passe dans le sang, c’est dans le sang qu’il faut aller le neutraliser — c’est précisément le rôle de l’antivenin. » Un dialogue entre médecine moderne et médecine traditionnelle est d’ailleurs engagé dans plusieurs régions du pays, notamment dans la région Centrale, afin d’améliorer les mécanismes de référencement rapide des patients vers les formations sanitaires.

Les gestes qui sauvent, les gestes qui tuent

À l’occasion de cette Journée internationale, les autorités sanitaires togolaises ont rappelé avec insistance les bons réflexes à adopter face à une morsure de serpent — et ceux qu’il faut, à l’inverse, bannir définitivement.

Les gestes à adopter: porter des bottes et un pantalon long dans les zones à risque, particulièrement la nuit et en saison des pluies ; s‘équiper systématiquement d’une lampe lors des déplacements nocturnes ; immobiliser le membre mordu et rester calme, le venin circulant plus rapidement en cas d’effort physique ; évacuer immédiatement la victime vers la formation sanitaire la plus proche disposant de sérum antivenimeux ; retenir, si possible, la description du serpent responsable, sans chercher à le capturer ni à le tuer et maintenir les habitations et leurs abords propres et dégagés, afin de limiter les refuges potentiels pour les reptiles.

Les gestes à proscrire absolument pour leur part: ne jamais poser de garrot, qui aggrave les dégâts tissulaires et peut coûter le membre ; ne jamais inciser, sucer ou cautériser la plaie — ces gestes n’éliminent en rien le venin et ne jamais administrer de remède traditionnel non prouvé, qui ne fait que retarder une prise en charge efficace.

Comme le résume la formule mise en avant par le ministère de la Santé lors de cette journée de sensibilisation : « Le temps est le facteur le plus déterminant. Chaque heure perdue avant l’administration du sérum antivenimeux augmente le risque de décès ou de séquelles irréversibles. »

Une mobilisation collective, jusque dans les villages les plus reculés

Portant la voix du ministre de la Santé, de l’Hygiène publique, de la Couverture sanitaire universelle et des Assurances, Jean-Marie Koffi Ewonoulé Tessi, le Dr Wotobe Kokou Martin a rappelé que le Gouvernement togolais a pleinement inscrit cette lutte parmi ses priorités sanitaires. Il a lancé un appel solennel à l’ensemble des forces vives de la nation — professionnels de santé, agents communautaires, collectivités locales, organisations de la société civile, radios communautaires et médias — pour relayer sans relâche les messages de prévention, bien au-delà de cette seule journée de sensibilisation.

Car c’est bien là que se joue, in fine, l’essentiel du combat : dans la capacité collective à transformer des réflexes ancestraux, souvent dangereux, en gestes de survie éprouvés scientifiquement. Une bataille culturelle autant que sanitaire, dont dépendent chaque année plusieurs centaines de vies togolaises. En prélude à cette campagne, environ 200 agents de santé, sur toute l’étendue du territoire national, ont été formés la veille lors d’un webinaire sur la prise en charge des cas d’EMS. Fin

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