
Il est rare qu’un vote à l’Assemblée générale des Nations Unies porte sur la forme du monde plutôt que sur son organisation politique. C’est pourtant ce qui s’est produit lorsque 164 voix se sont exprimées en faveur d’une résolution portée par le Togo au nom de l’Union africaine, appelant à corriger les distorsions cartographiques qui, depuis des siècles, réduisent visuellement l’Afrique dans l’imaginaire collectif. Une victoire diplomatique qui, sous des dehors techniques, engage bien davantage qu’une question de projections géographiques.
Une diplomatie qui choisit ses batailles
Que le Togo ait choisi de porter ce texte n’est pas anodin. Dans un contexte international où les rapports de force se rejouent autant sur le terrain économique que sur celui des représentations, Lomé a fait le pari d’investir un espace jusqu’ici laissé en jachère par les grandes puissances diplomatiques du continent : celui de la bataille des symboles.
En s’attaquant à la projection de Mercator — cet outil né au XVIe siècle pour la navigation maritime, mais devenu la norme visuelle du monde entier, des salles de classe aux applications numériques — le Togo ne conteste pas seulement un choix technique. Il met en cause un système de représentation qui a, pendant des générations, façonné la manière dont l’Afrique est perçue : plus petite qu’elle ne l’est, moins centrale qu’elle ne devrait l’être, silencieusement reléguée sur la carte comme elle l’a longtemps été dans les instances de décision mondiales.
Le corps diplomatique togolais en première ligne
Le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dussey, n’a pas manqué de souligner la portée de ce succès. Selon lui, cette adoption représente une victoire pour l’exactitude et pour les générations futures qui grandiront avec une image plus fidèle de la place de l’Afrique dans le monde. Il a pris soin, toutefois, de préciser que ce succès n’appartenait pas au seul Togo, mais à l’ensemble de l’Union africaine — une manière de revendiquer un rôle de porte-voix continental plutôt que celui d’un acteur isolé.
Cette nuance n’est pas seulement diplomatique. Elle traduit une stratégie assumée : celle d’un pays de taille modeste qui choisit de peser sur la scène internationale non pas par la puissance économique ou militaire, mais par sa capacité à fédérer, porter et incarner des causes continentales. En endossant ce rôle, Lomé s’inscrit dans la lignée des diplomaties dites « d’influence », où la crédibilité se construit à travers des combats normatifs plutôt que par le seul rapport de force.

Une carte, miroir des hiérarchies mondiales
Le choix du sujet mérite d’être interrogé politiquement. Les cartes ne sont jamais de simples outils de localisation : elles sont, depuis toujours, des instruments de pouvoir. Celui qui dessine la carte impose, souvent sans le dire, une hiérarchie du monde. La projection de Mercator, en amplifiant visuellement les territoires du Nord au détriment de ceux de l’équateur, a longtemps offert une traduction géographique implicite d’un ordre international façonné par les puissances coloniales et postcoloniales.
En s’attaquant à cet héritage cartographique, l’Union africaine — par la voix du Togo — ne fait donc pas seulement œuvre de pédagogie scientifique. Elle interroge un système de représentation hérité d’une époque où l’Afrique n’avait pas voix au chapitre dans la production des savoirs qui la concernaient. Réclamer une carte plus fidèle, c’est aussi réclamer une place plus fidèle dans les récits mondiaux — éducatifs, médiatiques, institutionnels.
Une victoire multilatérale à l’heure du doute sur le multilatéralisme
Le contexte de cette adoption n’est pas neutre non plus. À l’heure où de nombreuses voix, y compris sur le continent africain, expriment leur scepticisme quant à l’efficacité réelle des instances multilatérales, ce vote massif de 164 voix rappelle que l’ONU demeure un espace où des textes portés par des pays africains peuvent encore rassembler une majorité écrasante — pour peu que la cause soit habilement construite et portée avec constance.
Ce succès diplomatique togolais s’inscrit ainsi dans une séquence plus large où plusieurs capitales africaines cherchent à démontrer que le continent n’est pas condamné à subir les agendas fixés ailleurs, mais peut, au contraire, imposer ses propres priorités sur la scène internationale — fût-ce à travers un sujet aussi inattendu que la forme des cartes.
Corriger la carte, un préalable à d’autres corrections ?
Reste à savoir si cette victoire symbolique se traduira par des effets concrets. La résolution encourage les États, les institutions éducatives et les plateformes numériques à adopter des représentations plus équilibrées, sans toutefois leur en imposer l’obligation. Sa portée dépendra donc largement de la volonté politique des États membres à traduire, dans leurs manuels scolaires et leurs outils numériques, ce que l’Assemblée générale vient de reconnaître dans les textes.
Mais au-delà de son application immédiate, cette résolution envoie un signal qu’il serait erroné de sous-estimer. En obtenant qu’une question aussi ancienne que la cartographie mondiale soit inscrite à l’agenda onusien et adoptée à une large majorité, le Togo démontre qu’un pays africain peut fixer les termes d’un débat international, plutôt que de simplement y répondre. Une bascule discrète, mais significative, dans la manière dont le continent entend désormais peser sur la scène diplomatique mondiale.
Corriger la carte, en somme, c’est peut-être aussi une façon de commencer à corriger le rapport de force qu’elle a longtemps mis en image. Fin
Pour ne rien manquer de l’actualité, veuillez intégrer le groupe WhatsApp via…
https://chat.whatsapp.com/BTK9Xr8h6Ax6Js3xI7xrcQ?mode=wwt
Vous pouvez aussi vous abonner gratuitement à la chaîne par le lien…