Le financement de la santé en Afrique francophone à l’heure des comptes

Dr Serge Mayaka Ma-Nitu, économiste de la santé et conseiller régional en financement de la santé à l’OMS/AFRO

Il est des diagnostics dont la froideur statistique dit plus long que bien des discours. Celui livré à Lomé, ce 27 juillet par le Dr Serge Mayaka Ma-Nitu, économiste de la santé et conseiller régional en financement de la santé à l’OMS/AFRO, appartient à cette catégorie : sans détour ni euphémisme, il aura posé les termes exacts d’une crise que l’Afrique francophone ne peut plus se permettre d’ignorer.

Une rupture sans précédent dans l’histoire de l’aide

Le constat de départ tient en quelques chiffres, mais leur portée dépasse largement leur sécheresse apparente. L’aide publique au développement bilatérale destinée à l’Afrique subsaharienne a chuté de 26,3 % en 2025, et une nouvelle baisse de 11,6 % est attendue en 2026. Il ne s’agit pas d’une fluctuation conjoncturelle parmi d’autres : selon l’expert, c’est la contraction la plus sévère jamais enregistrée dans l’histoire de l’APD, marquée par un fait inédit — la réduction simultanée des contributions des cinq principaux bailleurs, les États-Unis, l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni et le Japon.

Le secteur sanitaire, loin d’être épargné, apparaît au contraire comme le plus exposé à ce reflux : les projections évoquent une baisse de 29 à 46 % de l’aide extérieure consacrée à la santé entre 2024 et 2026, sans que les financements multilatéraux parviennent à en compenser l’ampleur.

Des vulnérabilités structurelles déjà à vif

Ce choc externe frappe des systèmes de santé dont la fragilité était, à bien des égards, déjà connue. En moyenne, 24 % des dépenses de santé des pays africains reposent sur des financements extérieurs — une proportion qui grimpe à 45 %, voire 65 %, dans certains États particulièrement dépendants. Près de 70 % des pays de la région peinent déjà à accroître leur dépense publique, tandis qu’environ la moitié d’entre eux, soit une vingtaine de pays, se trouvent en situation de surendettement ou fortement exposés à ce risque. La vulnérabilité moyenne de la région est ainsi évaluée à 60 %, avec des pics atteignant 92 % dans certaines zones d’Afrique centrale, orientale et australe — un niveau qui laisse peu de marge de manœuvre budgétaire en cas de choc supplémentaire.

Des outils de diagnostic déjà mobilisés

Face à cette situation, plusieurs pays — le Bénin, le Mali, la Guinée, le Congo et le Gabon — ont d’ores et déjà engagé l’évaluation de leur stratégie nationale de financement de la santé au moyen de la Matrice des progrès du financement de la santé (MPFS), un instrument qui permet d’objectiver les lacunes existantes et de structurer le dialogue national entre ministères des Finances et de la Santé.

Des recommandations qui engagent un changement de méthode

Le diagnostic posé, l’expert n’aura pas éludé les remèdes, dont la cohérence tient précisément à leur ambition de rupture avec les pratiques existantes. Mobiliser davantage de ressources intérieures, mutualiser les financements, réduire la fragmentation entre mécanismes : ces recommandations supposent une refonte des arbitrages budgétaires nationaux, et non un simple ajustement à la marge. La priorité accordée à la santé devrait, selon lui, se traduire par une sanctuarisation effective des dépenses consacrées aux soins primaires et aux fonctions essentielles de santé publique — une exigence qui, en période de contrainte budgétaire généralisée, ne va pas de soi.

L’accent mis sur l’achat stratégique et la réduction des paiements directs des ménages traduit, par ailleurs, une volonté de réorienter les mécanismes de paiement des prestataires vers la prévention et les maladies non transmissibles, plutôt que vers le seul curatif hospitalier — un basculement qui suppose, lui aussi, des arbitrages politiques et administratifs de longue haleine.

Une transition qui reste à conduire

Le mérite de ce diagnostic est de ne pas se contenter d’annoncer la nécessité d’une transition, mais d’en préciser la méthode : identification des services et populations les plus exposés, plans chiffrés, négociation avec les partenaires internationaux pour un meilleur alignement sur les priorités nationales, institutionnalisation du suivi via la MPFS. Reste que la distance entre ce programme de réformes, aussi cohérent soit-il sur le plan analytique, et sa traduction effective dans des budgets nationaux eux-mêmes sous tension, demeure l’inconnue majeure de cette équation. La table ronde de Lomé aura, à tout le moins, eu le mérite de nommer avec précision l’ampleur du défi qui attend l’Afrique francophone. Fin

Pour ne rien manquer de l’actualité, veuillez intégrer le groupe WhatsApp via…

https://chat.whatsapp.com/BTK9Xr8h6Ax6Js3xI7xrcQ?mode=wwt

Vous pouvez aussi vous abonner gratuitement à la chaîne par le lien…

https://whatsapp.com/channel/0029VbBrdovGE56j1Aj6qm28

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *