Réformer le budget pour soigner : ce que révèle le cadre harmonisé de l’UEMOA

Issa Sawadogo, Chef de la Division des Finances Publiques de l’UEMOA

Il est des réformes techniques dont la portée dépasse largement leur objet initial. Le cadre harmonisé des finances publiques de l’UEMOA, présenté le 28 juillet à Lomé par M. Issa Sawadogo, Chef de la Division des Finances Publiques de l’institution, en offre une illustration éloquente : sous l’apparence austère d’une réforme budgétaire se joue en réalité une refondation des conditions mêmes dans lesquelles les États membres peuvent financer leurs systèmes de santé.

Une rupture de logique, plus qu’un simple ajustement

L’intervention de M. Sawadogo, en clôture de la deuxième journée d’une table ronde co-organisée par l’OOAS, l’Union africaine et le Fonds mondial, aura mis en évidence un basculement conceptuel : le passage d’une gestion budgétaire fondée sur la reconduction des moyens à une gestion orientée vers les résultats. Ce n’est pas un détail technique. Tant que les budgets se bornaient à reconduire des dotations ministérielles d’une année sur l’autre, la santé publique demeurait, comme les autres secteurs, prisonnière d’une logique de tacite reconduction, largement indifférente aux priorités sanitaires effectives. La programmation pluriannuelle par objectifs, elle, ouvre la possibilité d’aligner enfin les ressources disponibles sur les besoins réels des populations.

Les instruments énumérés — documents de programmation pluriannuelle, comptabilité patrimoniale, débat d’orientation budgétaire, justification intégrale des crédits — dessinent, sur le papier, l’architecture d’une gouvernance budgétaire plus transparente et plus redevable. Le Parlement, en particulier, y gagnerait un droit de regard renforcé sur les choix financiers, ce qui n’est pas rien dans des contextes où l’arbitrage budgétaire échappe souvent au débat démocratique.

L’écart entre l’instrument et sa mise en œuvre

Le mérite de l’exposé de M. Sawadogo, tel qu’il aura été restitué, est de ne pas dissimuler les limites de l’exercice. L’élaboration même des documents pluriannuels bute sur un manque chronique de données fiables et des capacités techniques encore insuffisantes dans nombre d’administrations. La coordination entre acteurs demeure perfectible, et la meilleure programmation du monde ne résiste pas toujours aux urgences sanitaires imprévues, qui viennent bousculer des arbitrages établis parfois plusieurs années à l’avance.

L’exécution budgétaire, de son côté, se heurte à des obstacles plus prosaïques mais tout aussi déterminants : lenteur des procédures administratives, retards dans la mise à disposition effective des crédits, lourdeur des marchés publics. Autant de frictions qui peuvent réduire à peu de chose la portée d’une réforme pourtant ambitieuse dans sa conception. Quant au suivi et au contrôle de l’exécution, ils souffrent, selon l’orateur lui-même, d’un déficit de ressources humaines qualifiées et d’une application encore incomplète des recommandations formulées par les organes de contrôle.

Un levier conditionné, non un acquis

C’est là que réside l’enseignement le plus significatif de cette intervention : le cadre harmonisé de l’UEMOA ne constitue pas, en soi, une garantie de résultats pour la santé publique, mais un outil dont l’efficacité reste suspendue à des conditions exigeantes — appropriation réelle par les administrations nationales, engagement politique continu, digitalisation effective des procédures et développement de systèmes d’information financière robustes. Sans ces préalables, la sophistication des instruments budgétaires pourrait rester lettre morte, comme tant de réformes techniques élaborées ailleurs sur le continent.

La table ronde de Lomé aura donc eu le mérite de poser, sans complaisance excessive, les termes exacts du problème : la gouvernance budgétaire peut devenir un puissant levier de transformation des systèmes de santé en Afrique de l’Ouest francophone, à condition que les États concernés consentent à l’effort institutionnel, souvent moins visible mais tout aussi décisif, que sa mise en œuvre concrète exige. Fin

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