De Lomé au Rwanda : l’Afrique construit sa feuille de route pour la santé mentale

Le Togo a ouvert ses portes, ce 15 juillet, à l’un des rendez-vous les plus attendus de l’agenda sanitaire régional : l’atelier inter-pays d’apprentissage pré-sommet sur la santé mentale, qui réunit jusqu’au 18 juillet les délégations d’Afrique de l’Ouest et du Centre. Loin d’une simple étape protocolaire, cette rencontre s’impose comme un jalon stratégique dans la préparation du 7ème Sommet ministériel mondial sur la santé mentale, prévu au Rwanda — et comme l’occasion, pour le continent, de faire entendre une voix plus cohérente sur un sujet trop longtemps relégué au second plan des politiques publiques.

Une urgence silencieuse, désormais nommée

D’emblée, le représentant du ministre togolais de la Santé, de l’Hygiène publique, de la Couverture sanitaire universelle et des Assurances, Dr Wotobé Kokou a situé l’enjeu à sa juste mesure, refusant tout euphémisme, à l’ouverture des travaux. Près de 150 millions de personnes vivent avec des troubles mentaux dans la région africaine, 55 millions souffrent de dépression, et le continent enregistre le taux de suicide le plus élevé parmi l’ensemble des régions de l’Organisation Mondiale de la Santé.

Des chiffres qu’il a pris soin de désincarner de leur froideur statistique : « Ces réalités ne sont pas abstraites. Elles portent des visages. Elles touchent des familles. Elles fragilisent des communautés. »

Cette urgence se heurte à un paradoxe budgétaire que le ministre n’a pas cherché à dissimuler : l’investissement moyen consacré à la santé mentale dans la région demeure autour de 0,07 dollar par habitant, contre une médiane mondiale de 2,5 dollars.

Un chiffre repris et documenté par le Représentant résident de l’OMS au Togo, Dr Hamadou Nouhou qui a précisé, données à l’appui, que seuls 15 % des pays de la région ont intégré la santé mentale dans les soins de santé primaires, et 34 % seulement disposent d’une ligne budgétaire dédiée — des indicateurs qui, selon le rapport de progrès sur le Cadre régional présenté en août 2025, placent la région hors trajectoire pour atteindre les cibles fixées à l’horizon 2030.

Lomé, un « point d’inflexion » plutôt qu’une simple étape

Face à ce constat, Dr Wotobé Kokou a formulé une ambition claire pour ces trois jours de travaux : transformer les engagements en plans d’action, les priorités en lignes budgétaires, les déclarations en réformes. « Lomé doit être plus qu’une étape préparatoire. Lomé doit être un point d’inflexion », a-t-il martelé, avant d’appeler à sortir la santé mentale « du silence », « de la honte » et de « la marginalité budgétaire » qui la caractérisent encore trop souvent dans les politiques publiques nationales.

Le Représentant résident de l’OMS a, de son côté, salué le leadership togolais en la matière, citant en exemple concret l’élaboration du Plan Stratégique de Santé Mentale (PSSM) 2024-2027, aligné sur le cadre mondial de l’OMS, ainsi que le récent lancement du Groupe de Travail Technique en Santé Mentale et Soutien Psychosocial — deux initiatives qu’il a présentées comme la preuve tangible que les défis, aussi considérables soient-ils, demeurent surmontables par une action multisectorielle coordonnée.

Wellcome Trust : miser sur les politiques financées et livrées, pas sur les seuls projets pilotes

Aux côtés des autorités togolaises et de l’OMS, la fondation britannique Wellcome, représentée par sa responsable du développement de terrain et de l’expérience vécue, Dr Kate Martin, et sa collègue Emily Miner, responsable de l’équité en santé mentale, a apporté un éclairage complémentaire, fondé sur les enseignements tirés d’une rencontre sous-régionale similaire tenue quelques mois plus tôt en Afrique du Sud.

Trois leçons ont été mises en exergue : les pays progressent, y compris dans des environnements très contraints, et les bailleurs doivent s’aligner sur les priorités déjà fixées par les gouvernements et la société civile ; la santé mentale ne doit plus être traitée comme un sujet cloisonné, mais intégrée aux politiques d’éducation, de santé des femmes et d’autonomisation sociale ; enfin, les programmes les plus dynamiques sont ceux coconstruits avec les personnes ayant une expérience vécue des troubles mentaux.

Illustrant ce dernier point, Dr Martin a cité l’exemple de la Sierra Leone, où un partenariat structuré entre le ministère de la santé, la Coalition pour la santé mentale et le Carter Center a permis de traduire l’expérience vécue en politique publique concrète, débouchant sur une loi de santé mentale reflétant véritablement les besoins des populations concernées — un exemple qu’elle a mis en miroir avec la délégation gambienne, dont la présence d’un jeune avocat de l’expérience vécue a également été saluée.

La voix de l’expérience vécue, au cœur du dispositif

Ekeleme Obinna Peter, expert défenseur de l’expérience vécue au sein d’aves Mental Health, aura le plus profondément marqué l’ouverture de cet atelier. Survivant d’une explosion de gaz en 2017 lui ayant causé de graves brûlures, il a partagé le récit de sa propre reconstruction psychologique, évoquant la rencontre déterminante avec un autre survivant, venu lui montrer ses cicatrices et lui dire simplement : « Obinna, tu vas t’en sortir. » Des mots qu’il a décrits non comme un conseil, mais comme une preuve vivante — la première fois, selon lui, qu’il voyait l’espoir incarné plutôt que simplement énoncé.

De cette expérience, il a tiré une conviction qu’il a portée devant l’assemblée : la guérison repose sur la convergence de trois éléments indissociables — l’expertise clinique des professionnels, le soutien communautaire, et l’expérience vécue des pairs.

« Quand ces éléments s’intègrent, les systèmes de santé mentale deviennent plus humains, plus réactifs et plus efficaces », a-t-il affirmé, appelant les systèmes de santé africains à ne plus considérer l’expérience vécue comme une inclusion symbolique, mais comme une composante structurelle de la conception, de la mise en œuvre et de la décision politique en santé mentale.

Un agenda dense pour trois jours de travaux

Cette rencontre ambitionne de couvrir l’ensemble des leviers de la riposte régionale : réforme des cadres juridiques, financement durable et endogène, décentralisation des soins, intégration de la santé mentale dans les soins primaires, transfert encadré des tâches, disponibilité des médicaments psychotropes et renforcement des dispositifs communautaires — sans oublier une attention particulière portée à la santé mentale des enfants et des adolescents, ainsi qu’à la prise en charge psychosociale en contexte humanitaire, dans une sous-région confrontée à des défis sécuritaires, climatiques et migratoires croissants.

Dr Wotobé Kokou a formé le vœu que ces trois journées débouchent sur « des orientations concrètes, des engagements réalistes et des feuilles de route nationales audacieuses, chiffrées, opérationnelles et immédiatement mobilisables » — une ambition qui, si elle se concrétise, ferait de Lomé bien plus qu’une simple étape de préparation vers le sommet rwandais : le moment où l’Afrique de l’Ouest et du Centre aura choisi de faire de la santé mentale une priorité pleinement assumée, plutôt qu’un sujet relégué à la marge de ses politiques publiques. Fin

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