
Dans la région des Savanes, au nord du Togo, près de 34 % des enfants âgés de 6 à 11 ans restent aujourd’hui en dehors du système scolaire. Ce chiffre ne dit pas tout, mais il en dit long : dans cette région où se conjuguent les incursions de groupes armés venus des zones frontalières et la présence de plus de 61 000 personnes déplacées, la déscolarisation n’est pas un phénomène isolé. Elle est le symptôme d’une fragilité plus large, où l’insécurité, la pauvreté et la faiblesse des infrastructures scolaires s’alimentent mutuellement.
Une équation à trois inconnues : sécurité, pauvreté, éducation
Ce qui frappe dans le cas des Savanes, c’est la manière dont ces trois facteurs se renforcent l’un l’autre. L’insécurité pousse des familles entières à se déplacer, saturant des écoles déjà en sous-capacité. La pauvreté, à son tour, pousse certains ménages à retirer leurs enfants du système scolaire, faute de moyens ou par nécessité de main-d’œuvre familiale. Et l’absence de scolarisation, enfin, prive une génération entière des outils qui pourraient, à terme, contribuer à la stabilisation de la région. C’est précisément cette mécanique que le programme lancé à Dapaong entend enrayer.
Un projet à la mesure du défi
Porté par Action Éducation, en partenariat avec les ministères de l’Éducation nationale et des Solidarités, et soutenu financièrement par l’Agence française de développement (AFD), ce programme se distingue par son ampleur : 250 écoles primaires réparties sur cinq communes — Cinkassé 2, Kpendjal 2, Kpendjal-Ouest 1, Oti-Sud 1 et Tandjouaré 2 — et un objectif chiffré de 17 340 enfants concernés sur quatre ans. Un double objectif structure l’intervention : insérer ou réinsérer 14 830 enfants aujourd’hui hors du système scolaire, et maintenir 2 510 élèves identifiés comme menacés de décrochage.
Cette distinction entre insertion et maintien n’est pas un détail technique : elle traduit une lecture fine du problème. Il ne suffit pas de faire entrer les enfants à l’école ; encore faut-il les y maintenir, dans un contexte où les facteurs de décrochage — déplacement forcé, précarité économique, insécurité persistante — continuent d’opérer une fois la scolarisation engagée.
Une progressivité assumée
La première phase du projet, étalée sur deux ans, cible dans un premier temps 6 351 jeunes pour l’insertion ou la réinsertion, et 1 242 élèves pour le maintien scolaire — soit un peu plus du tiers de l’objectif final. Ce séquençage traduit une approche prudente, probablement dictée par la nécessité de tester et d’ajuster les dispositifs avant un passage à l’échelle. Des classes de rattrapage et des aménagements spécifiques sont par ailleurs prévus pour les enfants déplacés et ceux vivant avec un handicap, deux catégories particulièrement exposées au risque de non-scolarisation dans ce type de contexte.
Un investissement dont l’ampleur reste à mesurer
Avec un budget dépassant 1,35 milliard de francs CFA, le projet ne se limite pas à un accompagnement pédagogique : il prévoit également un renforcement des infrastructures scolaires, un soutien aux enseignants et une meilleure organisation logistique, dans des zones souvent enclavées où la simple accessibilité des écoles constitue déjà un défi en soi.
Reste que l’ampleur du besoin invite à la mesure. Si le projet ambitionne d’accompagner 17 340 enfants d’ici quatre ans, ce chiffre ne représente qu’une fraction de l’ensemble des enfants déscolarisés dans la région, si l’on rapporte le taux de 34 % à la population totale des Savanes. Ce projet constitue donc une réponse significative, mais probablement partielle, à une problématique dont l’ampleur dépasse le seul cadre d’un programme, aussi structurant soit-il.
L’école comme outil de stabilisation
Au-delà des chiffres, ce programme porte une hypothèse plus large : celle selon laquelle l’éducation ne serait pas seulement une réponse au déficit scolaire, mais un véritable levier de stabilité pour des communautés fragilisées par l’insécurité. En offrant aux enfants déplacés et aux familles vulnérables un cadre scolaire stable, le projet mise sur l’école comme rempart contre l’exclusion — et, indirectement, comme facteur de résilience face aux dynamiques de déstabilisation qui traversent la région. Une hypothèse dont la validation, comme souvent en matière de développement, ne pourra se mesurer que sur la durée, à l’aune des résultats concrets de cette première phase. Fin
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